Réflexion de Juliette Kempf de décembre 2024 autour de L'Enveillée, alors en création, et sur la proposition faite au public avec ce spectacle.
Qu’est-ce que je propose au spectateur ? Est-ce un spectacle, une performance, un rituel ?
J’ai l’impression que le terme « rituel » est beaucoup employé récemment dans les milieux de la création, et il faudrait un espace plus large pour réfléchir à ses usages contemporains. Il faudrait aussi prendre le temps de penser au fait que l’art est très certainement né de la nécessité rituelle, qu’il est venu donner forme et structure à la nécessité de créer du sensible pour faire lien avec l’inexprimable, avec l’immatériel. Mais avant que cette réflexion soit faite et renouvelée, ce que je pose aujourd’hui est qu’à mon sens, mon travail théâtral n’est pas un rituel. Car un rituel demande aux présents soit un accord sur la croyance ou la vision du monde - que celles-ci soient métaphysiques ou philosophiques - soit un accord sur l’opérativité et la fonction de ce rituel - « nous faisons cela dans un but précis, ou autour d’une intention commune précise ». C’est le cas dans le cadre d’un rituel funéraire, qui vient à la fois honorer le défunt et apaiser les endeuillés, éventuellement inscrire la mort dans une perspective métaphysique, en tous les cas apporter pensée et émotion sur cette inconnue.
En conviant mes spectateurs, je ne leur demande pas de s’accorder sur une pensée commune, ni de rejoindre la mienne. Je ne leur demande pas de se relier de façon effective à l’un ou l’une de leurs proches décédés, et de vivre ce moment de théâtre dans une intention précise vis-à-vis de cette personne, ou d’eux-mêmes. Je ne leur propose pas un rituel. J’ai un respect si immense pour la fonction rituelle que je ne souhaite pas brouiller les pistes, mais au contraire que les choses soient à leur place, et assument chacune leur spécificité pleine et entière. En conviant le spectateur, je lui propose peut-être quelque chose d’un peu au-delà d’un spectacle. Oui c’est possible. Je lui propose une expérience. Oui. Une expérience artistique assez radicale, sans doute, j’ai du mal à en juger car l’intensité est ici pour moi une évidence, une nécessité artistique. Peut-il rester « extérieur » ? Oui, s’il le souhaite, puisque ce n’est pas un rituel. Mais effectivement le pacte que je propose est que, s’il plonge, s’il accepte de plonger avec nous, il peut vivre une expérience transformatrice. C’est bien cela le pacte que je lui propose, mais qu’avant tout je nous propose. Car le cheminement que je nous propose en tant qu’équipe, est de nous laisser nous-mêmes transformer par le parcours de création, et par la présentation de l’œuvre finale au public. Qui, comme œuvre vivante, ne peut précisément pas exister sans la présence de ce public, et ne cessera d’être bougée par cette présence. Alors il est vrai, je ne cherche pas forcément à toucher le plus de personnes possible. Mais à toucher en profondeur, à toucher dans des zones possibles de transformation.
Je ne me résous pas à ce que « venir au théâtre » soit un acte anodin, uniquement culturel, mondain, ou même plaisant. Je ne sais pas si tous les metteurs en scène doivent penser ainsi, je n’en sais rien, mais c’est ainsi que je pense. L’une des personnes venues voir l’état de travail de L’Enveillée, en novembre, me dit : « je n’étais plus un spectateur. J’étais juste vivant, entièrement vivant. » Alors oui, cela je l’entends et je l’accueille. Cela je le prends et je reconnais que si cela était dit par une majorité de celles qui viendront le voir, j’en serai heureuse, profondément heureuse. Mais si cela n’a pas lieu, ou trop peu, alors nous continuerons sans relâche notre travail d’artiste pour que cela ait lieu autant que possible, mais nous ne dirons pas que c’est parce qu’elles ne sont pas entrées dans le rituel artistique. Nous travaillerons, car c’est par le travail que nous affinerons cette quête.
Que cet acte artistique vienne nourrir le questionnement de chacun sur la place du rituel dans son existence - rituel traditionnel ou rituel nouvellement créé, rituel impliquant une métaphysique ou non - oui, bien sûr. Mais je ne voudrais pas céder à la tentation de la confusion, qui desservirait à mon sens et la nécessité rituelle, et la création artistique.
C’est en ce sens que l’on pourrait éventuellement parler d’un acte artistique à l’orée du rituel, ou à l’écho rituel.
Sur la question du temps, j’ai la croyance effectivement - et ne sommes-nous pas tous pétris de croyances -, mais surtout l’expérience, que nous ne sommes pas de notre seule époque, que nous n’appartenons pas à notre unique époque. Et j’ai l’obsession, artistiquement, de vouloir en témoigner. De tenter de faire toucher du doigt, du ressenti, de l’éprouvé, cette présence au-delà ou en-deçà de la contrainte temporelle et historique ; ce qui fait que, quels que soient le moment et le lieu du monde où nous nous trouvons, nous sommes toujours, quoi qu’il arrive, en train de faire cette expérience hallucinante de l’existence. Cette expérience, si l’on s’y penche un instant, totalement réelle et irréelle. Nous sommes toujours, dans toutes les circonstances qui nous sont données, en train de traverser cette expérience - et cela est immense. C’est quelque chose dont je voudrais me souvenir bien plus souvent. Et, qu’à défaut de pouvoir garder suffisamment à la conscience dans mon propre quotidien, je tâche de porter à la conscience dans ma création artistique. Car la création artistique est à mon sens un lieu où la conscience peut se décupler. Un lieu où l’on peut se hisser à un degré plus vaste de notre être. Le rencontrer, se dire : cela est possible, cela est là, juste là, j’ai cela en moi. Aurais-je un déni de la notion d’époque ? Non, car je ne souhaite qu’aucune dimension ne supprime l’autre. Je crois aussi que nous vivons et faisons l’expérience d’une époque donnée, qui connaît ses propres problématiques, qui dégage sa propre couleur. Je ne nie pas cela. Je reconnais la temporalité et l’atemporalité dans lesquelles nous habitons, et qui habitent en nous. Mais je trouve que la temporalité est bien présente, partout, chaque jour - c’est du moins ce que je ressens. Et l’exigence que j’éprouve comme artiste est de proposer un espace-temps où l’on s’en extrait, où l’on donne plus de place à l’autre dimension temporelle - atemporelle. Tous les artistes ne se fondent pas sur la même injonction intérieure, et c’est heureux. Ce qui me semble essentiel est de respecter celle qui nous anime et nous fait poursuivre et poursuivre, malgré tout ce qui pourrait nous faire renoncer. Que l’on se dégage de la seule époque, donc, non pas pour entrer dans une autre époque, ce qui correspondrait au même lieu de conscience historiciste, mais pour tenter d’éprouver ce lieu de nous-mêmes qui ne connaît pas d’époque.
Alors, L’Enveillée tente de saisir l’archaïsme, l’archétype, le geste essentiel qui sous-tend le rite funéraire, qui fonde notre relation à la mort - relation multiple, mais relation. Là, face à l’incompréhensible : que se passe-t-il, où est-il parti, où est partie sa voix, où est parti son souffle, ce qui le mouvait… Que faire. Il faut faire quelque chose. L’autre en face, le vivant, il sent : il faut faire quelque chose. On ne peut pas « ne rien faire ». Et pourquoi ? On ne le sait pas, cela fait partie des évidences qui font que l’humain est humain.